L’arnaque du vite-fait-pas-cher-équilibré de la télé : la preuve par l’endive braisée

Quand j’ai vu ce Chef étoilé à la télé, qui expliquait de façon très claire comment braiser correctement des endives en supprimant leur amertume, j’ai été conquise. Il a divinement braisé sous mes yeux 6 moitiés d’endives, et a conclu en disant : « Et voilà, en fait c’est tout simple de braiser des endives sans avoir ce petit goût amer qui peut nous détourner de ce mets savoureux. Et c’est vite fait, pas cher et très équilibré. »

Mec, tu m’as eue sur le combo final. Grâce à toi j’allais braiser comme une dingue et conquérir le monde du tout-simple-vite-fait-pas-cher-très-équilibré.

Comme j’ai derrière moi 22 ans de popotte et que je maîtrise quand même un chouïa les bases de la base en cuisine (oui, je suis une femme alors évidemment, j’ai du mal à affirmer cash qu’en vérité je cuisine bien et que j’ai de l’expérience), je te prie de croire que quand je me suis mise à braiser, j’y suis allée le cœur léger. J’en avais vu d’autres et en bonne fan de Desproges, je n’allais pas me laisser impressionner par des endives, c’est qui le patron bordel.

Voici donc les explications du Chef : faire fondre du beurre dans une casserole, couper les endives en deux dans le sens de la longueur, sucrer le côté plat, le poser sur le beurre qui grésille, laisser rissoler quelques minutes jusqu’à obtenir une belle couleur dorée de la face plate (en soulevant un peu pour vérifier), puis saupoudrer le dessus bombé des endives avec du sucre, couvrir d’un papier sulfurisé et mettre la casserole au four 15 mn. Ensuite on peut accommoder avec du jambon et une béchamel, hop, c’est plié.

Sauf que.

Dans ma cuisine, comment te dire. Bon, pour positiver, j’ai de la place (oui, c’est un tag du blog, le « j’ai de la place ») : ce que je veux dire par là, c’est que je peux aisément étaler une casserole, puis deux, puis trois, laisser une plaque à four à côté, et puis sortir des saladiers, puis foutre le merdier, et avoir des sachets de trucs ouverts et des boîtes de machin en plan avec des spatules pleines de substances diverses répandues partout, ça va, on se marche pas dessus, on n’est pas trop mal et il faut dire qu’en général, je suis une femme organisée alors c’est rare que je mette le bordel en cuisinant. En revanche, le matos de ouf des chefs étoilés de la télé, je ne l’ai pas. Genre la casserole que tu couvres d’un papier sulfurisé pour la mettre au four, chez moi c’est exclu parce que le manche de mes sauteuses ne va pas au four. Enfin il ne va pas au four sans fondre.

Du coup, pour finir le braisage au four, j’ai décidé de…

Non, attends, je vais tout reprendre. Du début, avec le pourquoi et le comment.

Je me suis dit : « Je vais faire braiser des endives et elles ne seront pas amères, ce sera cool. Ensuite je les enroulerai dans du jambon et je les mettrai dans un plat avec de la béchamel et du fromage râpé. Je ferai cuire et gratiner ça dans le four, ça va déchirer sa race, et comme l’a dit le Chef étoilé, c’est vite fait, pas cher et très équilibré. »

Je te spoile de suite le résultat : ça a déchiré sa race et c’était très équilibré. Dans le principe, c’était pas spécialement cher non plus. Le Chef avait tout bien dit pour de vrai. Mais pour ce qui est du « tout simple », je me permettrais d’émettre de sérieuses réserves. Quant au « vite fait », rien qu’en y repensant j’ai envie de tremper les doigts du Chef dans de l’huile de friture à 180°.

Le Chef à la télé, il a fait les choses en même temps qu’il les expliquait, et ça avait de la gueule. Hop hop hop les endives, hop hop hop le beurre, hop hop hop le sucre, paf on agite un peu, et vas-y que je te balance du sulfu sur le bouzin et que je t’enfourne ça à la cool. 15 mn, caméra, gros plan, merci, c’est tout camarélisé, normal, le Chef braise comme un Dieu.

Moi, j’ai fait comme dans la vraie vie :

  • J’ai ôté les feuilles moches des endives.
  • Ah merde, le four. J’ai donc allumé le four.
  • Je me suis remise à l’épluchage des feuilles moches. C’est à ce moment-là que je me suis dit en souriant : « Tiens, je pourrais mettre cette recette sur le blog ».
  • J’ai coupé mes endives en deux dans le sens de la longueur. J’en avais 7, ça fait 14 moitiés d’endives.
  • C’est chiant, faut les tenir fermement parce que certaines moitiés d’endives peuvent partir un peu en vrac. Donc faut les repositionner bien serrées.
  • J’ai coupé un peu la base dure. Ce qui n’arrange pas le problème des moitiés d’endives qui se barrent en feuilles volantes. Resserrage des rangs, agacement léger.
  • J’ai sorti deux poêles.
  • J’ai beurré les poêles. J’ai fait chauffer.
  • J’ai pris une cuillère à soupe et le paquet de sucre en poudre.
  • Pour saupoudrer le côté plat des endives, il a fallu que je tienne chaque moitié d’endive individuellement; et que j’agite la cuillère à soupe remplie de sucre au-dessus. J’ai bien pensé saupoudrer directement le sucre sur le beurre dans la poêle, mais l’objectif était que le sucre soit vraiment accroché à l’endive, j’avais un doute, alors bon. Agacement un peu plus marqué.
  • Une endive après l’autre, et le beurre qui rissole, qui rissole presque trop, faudrait pas qu’il brunisse, alors j’ai accéléré la cadence du sucrage, mes cheveux commençaient à me tenir chaud, mon geste avec la cuillère s’est fait moins précis et quand j’ai constaté que mine de rien j’étais en train de tapisser ma cuisine de sucre, j’ai compris que ce plan allait se dérouler sans accroc, genre comme ça :

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  • Comme aucune de mes casseroles ne va au four, il a fallu que je trouve une solution de remplacement, alors j’ai pris une grande plaque que j’ai couverte d’une feuille de papier sulfurisé (et là j’ai pensé que tout recette faisant appel à du papier sulfurisé perdait d’office le droit à être qualifiée de « pas chère » parce que le prix du papier sulfurisé, pardon hein mais ça pique un peu le cul).
  • Une fois les endives braisées et bien dorées en dessous, je les ai prélevées avec une à une avec une spatule et je les ai alignées sur la plaque.
  • Je les ai saupoudrées de sucre et j’ai recouvert avec une deuxième feuille de papier sulfurisé.
  • J’ai mis la minuterie du four à 15 minutes.
  • J’ai sorti une autre casserole, du beurre et de la farine.
  • J’ai cherché un fouet.
  • J’ai coupé le beurre en morceaux et j’ai laissé fondre.
  • J’ai ajouté la farine.
  • J’ai touillé avec le fouet. La chaleur du four juste en dessous de la plaque vitro commençait à me faire transpirer. Il fallait que j’attache mes cheveux. D’ailleurs quand je cuisine, normalement j’attache toujours mes cheveux.
  • J’ai chopé un stylo vert en guise de pic à chignon et j’ai enroulé ma longue tignasse frisée (très) (très très) (vraiment) en un chignon serré. La température de mon cerveau est un peu redescendue et j’ai continué à touiller énergiquement mon mélange beurre-farine.
  • J’ai couru chercher un litre de lait en écartant brutalement ma casserole du feu.
  • J’ai ouvert le litre de lait et je l’ai versé d’un coup sur mon mélange beurre-farine, ce qui a eu pour effet de décuire légèrement le roux blond et de projeter de grosses gouttes de lait visqueuses partout. Là, j’ai estimé que ce n’était finalement pas une super bonne idée de mettre cette recette sur le blog, à moins d’avoir envie d’être caillassée (à juste titre) par les lectrices au motif que je les prends pour des connes avec mon « c’est tout simple et vite fait, quoi keskya ».
  • Envahie d’une moiteur progressive allant à peu près de mes orteils à ma nuque, j’ai remué jusqu’à ce que ça devienne de la béchamel.
  • Sans surprise, c’est devenu de la béchamel.
  • Je suis allée chercher le sel, le poivre, la muscade, et j’ai assaisonné.
  • Bip-bip, bip-bip, bip-bip, me dit le four. Le braisage est fini, je sors la plaque avec les moitiés d’endives.
  • Mission jambon. Je sors 12 tranches du frigo. Oui, on est une famille de 4 personnes dont deux ados et ça, ça va être un plat complet alors me faites pas rire, 1 bon litre de béchamel et 14 moitiés d’endives braisées enroulées dans du jambon, c’est un peu le minimum syndical pour qu’aucun d’entre nous ne se sente faible.
  • 12 tranches de jambon. 12. Putain. De. Tranches. De. Jambon. « Pas cher », mon cul. Si on veut manger du jambon qui soit autre chose qu’une pâte reconstituée à base de sel et d’eau injectée dans le merdier, c’est pas forcément super économique. Et si c’est économique, c’est pas forcément équilibré. Faut que ce soit du jambon supérieur, faut que ce soit à peu près du vrai jambon, bref. Je ne fais pas de dessin, on s’est comprises.
  • J’ouvre les paquets de jambon. L’ouverture facile, on en parle ou pas ? Non, pas la peine.
  • Je vais chercher un plat. Un grand.
  • Je me demande où je vais le poser. La vitro est brûlante, les deux poêles squattent, le plan de travail est encombré par la plaque avec les moitiés d’endives. Brûlante aussi, la plaque. Bon, je me démerde comme je peux mais ma cuisine a l’air ravagée.
  • Je verse un fond de béchamel dans le plat.
  • Je prends délicatement la première moitié d’endive braisée et je l’enroule délicatement dans une tranche de jambon, puis je la pose délicatement dans le plat. Je suis excédée et j’ai envie de déboîter la terre entière mais avec délicatesse, steuplé quoi.
  • Je répète l’opération 12 fois, en trichant avec mes 14 moitiés d’endives : y en a qui sont plus petites, j’en mets deux pour une tranche de jambon.
  • Je vais chercher du gruyère au frigo et je le râpe. On note qu’aujourd’hui, rien n’est sorti d’avance, je cours chercher les trucs les uns après les autres, c’est pathétique. Mais ça, meuf, c’est le signe de la recette de l’arnaque, celle qu’on t’avait promise simple et vite faite et qui a endormi ta méfiance au point que tu n’as pas pensé à sortir l’intégralité du contenu de ton frigo et de tes placards avant de commencer. Cette recette veut ta peau, je te dirai ce que j’en pense après.
  • Je râpe le gruyère sur les endives enroulées dans le jambon.
  • Je recouvre de béchamel.
  • J’enfourne pour 25 mn.
  • Je me redresse et j’ai envie de pleurer devant l’état de la cuisine. Cet enfer me semble avoir débuté il y a des heures.
  • J’entasse toute la vaisselle : certains trucs ne vont pas au lave-vaisselle, je vais me cogner ça à la main. Oui, j’ai un lave-vaisselle. Transpose le truc dans une cuisine sans lave-vaisselle et là, direct tu pleures. Moi, même avec le lave-vaisselle j’ai failli pleurer alors hein.
  • Je fais la vaisselle.
  • Je nettoie les surfaces.
  • Je m’assois.
  • Bip-bip, bip-bip, bip-bip, me dit le four. Les endives braisées au jambon et à la béchamel sont prêtes.

C’était délicieux.

Ça m’a pris un temps fou.

Ça m’a épuisée.

C’est une arnaque.

Les magazines, la télé et les médias sociaux – via les campagnes de communication des marques – poursuivent un objectif clair : nous faire consommer. Cette consommation peut prendre diverses formes, toutes destinées à enrichir l’organe émetteur : nous cliquons sur une page, sur laquelle sera affichée de la pub, et pour chaque clic le site encaisse du fric. Ou nous regardons une émission à la suite de laquelle nous achèteront un ou des produits, sans lesquels on aura bien compris que la suite de notre existence serait une vallée de larmes, exclues que nous serions de la réussite amoureuse, culinaire et professionnelle. Ou alors, en lisant un article ou en visionnant une vidéo, nous devenons réceptives à un message, lequel nous poussera à acheter un produit proposé en marge du message. Nous sommes des cibles, destinées à consommer.

Or une bonne consommatrice est une consommatrice qu’on a mise mal à l’aise. Par mal à l’aise j’entends « insatisfaite d’elle-même », prompte à chercher comment s’améliorer, prête à relever un défi, à être cette femme capable de faire les choses mieux, plus vite, pour moins cher (en achetant plein de choses mais chut), choses que l’on est supposées faire avec une apparente facilité. Cette femme à qui la télé et les médias s’adressent, cette femme géniale qu’on pourrait être, c’est la femme qu’on nous vend comme une version augmentée de nous-mêmes, c’est la femme que l’on voudra être. Ce rêve inaccessible c’est celui qui nous précipite, coupables et rêvant d’une vie où chacun de nos plats nous renverrait l’image d’une performeuse extra, vers l’achat miracle, vers la consommation miracle. Et nous amener à nous sentir comme des merdes, jamais à la hauteur, c’est la garantie de nous rendre réceptives aux messages publicitaires et de nous faire consommer plus, dans l’espoir docilement intériorisé – bien qu’informulé – de devenir enfin la femme géniale que nous devrions être.

Or la recette pour nous faire consommer est toujours la même : prendre une situation que nous gérions avant sans nous prendre le chou, puis nous faire croire que notre façon de la gérer posait problème, et enfin nous vendre la solution à ce problème. Sophie Gourion appelle ça le marketing de la honte, et les femmes sont la catégorie de consommateurs la plus exposée à ce type de procédé, puisqu’elles intériorisent à longueur de temps un tas d’injonctions contradictoires et la certitude de toujours devoir faire mieux, ou plus, ou différemment. Exemple : les endives braisées. Soit on les faisait à notre manière, soit on trouvait ça trop chiant et on n’en faisait pas. Deux façons de gérer le truc parfaitement valides, et adaptées sur mesure à nos possibilités. Sauf qu’un jour, un Chef étoilé nous fourgue une illusion parfaite, savamment mise en scène, dans une cuisine de restaurant, avec du matériel de luxe, en maniant le couteau pendant quelques secondes, sans aucun déchet et sans une once de front qui brille sous la chaleur des feux. En trois minutes chrono, le gars nous vend l’idée qu’on va nourrir notre famille avec deux bouts d’endive caramélisées, et accroche-toi Bobonne, c’est vite fait, pas cher, équilibré alors qu’est-ce que t’attends pour être cette personne géniale qui nourrit correctement les gens.

À la télé tout est vite fait, pas cher, facile et équilibré. Les émissions culinaires nous vendent un monde sans épluchures, sans cuisine en bordel, sans sol qui glisse, sans budget courses, sans famille avec des ados affamés, sans odeur de brûlé. Mettons ici de côté les programmes comme Top Chef, qui scénarisent les candidats en difficulté (avec épluchures, plan de travail en bordel et sol qui glisse), parce qu’on est là dans l’équivalent d’un télé-crochet de type Nouvelle Star, où l’objectif commercial n’est pas de nous faire cuisiner comme des chefs (ou chanter sur scène) mais simplement de nous rendre réceptifs aux messages publicitaires qui nous bombarderont pendant les coupures pubs (juste après le cliffhanger qui précède chaque coupure, pour être assuré qu’on ne va pas zapper), le captage d’audience exercé par le contenu même de l’émission ne poursuivant qu’un objectif : vendre aux marques qui fourgueront leur pub pendant les pauses un temps d’antenne au prix fort, la chaîne leur promettant des millions de téléspectateurs fascinés par les prestations culinaires et vocales des candidats, au point que les spots pourront aisément contourner les mécanismes de défense mentale aux messages publicitaires que les gens tentent de construire progressivement devant l’assaut exercé par la pub sur leur cerveau.

Les thématiques culinaires en télé, dans les magazines ou sur internet nous trompent à tous les niveaux : cette cuisine qu’on nous vend n’existe pas. En revanche ce qui existe, c’est l’insatisfaction qu’elle fait naître en nous, et l’envie de la dépasser. En devenant quoi ? Une testeuse de recettes qui nous arnaquent. Et partant de là, une consommatrice de solutions.

C’est comme ça que je me suis retrouvée à faire des endives braisées. Moi, candide malgré des années d’expérience, avec ma famille de morfales que je connais pourtant par cœur, capables de s’enquiller une tartiflette de 3 kg, et avec mes journées à la con, j’ai passé deux plombes à foutre le merdier dans ma cuisine pour des endives.

Mon challenge après cette cruelle expérience : ne consommer aucune solution à ce problème.

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