Manger sain, manger bio, une journée dans la vie d’une femme

2006.

5h45, mon radio-réveil se met en marche, je veux mourir.
5h50, je m’extrais du lit, j’ai froid, mes yeux brûlent.
6h, café, préparation de table, de vêtements, de petits déjeuners d’enfants.
6h10, je me douche très vite.
6h20, je m’habille, je me coiffe. J’avais plus ou moins préparé hier ce que j’allais mettre.
6h30, je vais réveiller les petits. C’est dur.
Entre 6h30 et 7h, je les habille, je les fais manger, je les débarbouille, je les embrasse, je les écoute, je leur parle, je regarde l’heure. Je n’ai pas le temps de ranger comme je le voudrais, je m’en occuperai ce soir.
7h, on décolle. Je les dépose chez la nounou.
7h15, je suis dans la voiture pour aller bosser. Je ne peux pas prendre le train, il n’y en a pas : dans mon secteur ce n’est pas très bien desservi.
8h05, j’arrive en ville, je gare la voiture dans le parking souterrain du boulot. En verrouillant la fermeture centralisée, je contourne la bagnole et je grimace devant l’aile gauche cabossée et rayée, mais ça a beau me contrarier, je n’ai pas les moyens de faire réparer. La voiture est vieille, assurée au tiers donc ce serait de ma poche. Bon, on s’en fout, elle roule, c’est tout ce qu’on lui demande.
8h15, j’entre dans le hall. Un petit coucou à la standardiste en train de se faire engueuler par le fils d’une patiente, je hâte le pas vers mon bureau. Ma blouse est suspendue derrière la porte. Je n’ai jamais compris pourquoi les secrétaires devaient porter des blouses. Mais bon. C’est comme ça. Les médecins du service ne sont pas encore arrivés mais pour certains ils bossent déjà. Je pose mon sac, j’enfile ma blouse, je vais me laver les mains, je les désinfecte au Sterillium et j’allume mon ordinateur. Je décroche le téléphone, et je fais la bascule du standard à mon secrétariat. Je n’ai pas eu le temps de me maquiller, alors je retourne vite fait aux toilettes pour rectifier ça.
8h30, la journée commence. Je récupère les DSI et les dossiers médicaux des patients sortants, à rassembler et archiver, je râle un peu parce qu’une fois de plus les diagrammes de soins sont en bordel et que les cassettes sur lesquelles les médecins ont dicté les CRH (comptes rendus d’hospitalisation) à taper sont glissées en vrac entre chaque dossier, et ma journée commence. Elle va être longue.
9h15, ma collègue me ramène les grilles hebdomadaires de PMSI, tas de paperasse emmerdante au possible que je devrai remplir en collectant les données une à une dans le dossier de chaque patient, pour les transmettre ensuite au DIM. Mais je ferai ça plus tard, là je dois taper les CRH. Je mets le casque sur mes oreilles, j’insère la première cassette dans le dictaphone, j’avance mon pied j’appuie sur la pédale pour mettre en marche, et j’entends l’habituelle bouillie vocale saccadée et hyper rapide, accompagnée de souffles et de raclements de gorge. J’ai l’habitude. Je tape en synchro, au rythme exact de la voix dans mes oreilles, relevant tout juste mon pied de la pédale une ou deux secondes quand j’ai besoin d’une pause. Cher confrère, Votre patiente Madame Machin quitte aujourd’hui le service pour regagner l’établissement XXXX après une hospitalisation de tant et tant de jours. Ses antécédents chirurgicaux : PTH bilatérale, ostéostomie et ré-axation des genoux, thyroïdectomie en telle année, hystérectomie et annexectomie, mammectomie gauche sur cancer du sein en telle année. Ses antécédents médicaux : insuffisance respiratoire restrictive sur paralysie du diaphragme gauche suite à la mammectomie ? et en octobre 2005, flutter puis TACFA avec décompensation cardio-respiratoire (FEVG à 30 %). Histoire de la maladie : à son arrivée au service, Madame Machin présentait...
Ça dure 4 pages et j’ai 15 CRH à taper aujourd’hui, je le sais parce que je connais les dates de sortie des patients en amont. Je me mets en pilotage automatique, interrompant régulièrement ma frappe pour répondre au téléphone, gérer les demandes internes et externes (infirmières, assistante sociale, familles de patients).
17h, ma journée est finie, j’en ai plein le dos, plein les oreilles. Les médecins étaient odieux, les infirmières étaient crevées, j’ai du gratter sur mon temps de pause pour régler des demandes urgentes, je n’en peux plus. Il y a des bouchons sur la route.
18h, je récupère les enfants chez la nounou. Je suis épuisée et mon cœur déborde, je retrouve mes petits, mais mon fils pleurniche, il est grognon. Sa sœur embraie.
18h15, retour à la maison. Je pose les enfants, je les gère, je réfléchis au repas du soir, tout en faisant couler l’eau pour le bain. Pendant qu’ils jouent dans le salon, je passe un coup d’aspirateur, je lance une machine, je vais chercher les pyjamas.
18h45, le bain. La pièce résonne de petits cris, de disputes fraternelles, d’éclaboussures, et c’est bon d’être là, mais j’ai mal aux reins, je souris mécaniquement, je sèche les petits dos en frottant doucement, j’étreins, je fais des bisous, je suspends les serviettes, je rince la baignoire, je rassemble les jouets dégoulinants.
19h10, je commence à avoir mal au crâne. Les petits sont agités, contents, ils ne chouinent plus mais c’est bruyant, on parle de l’école, ils me racontent leurs dessins, qu’est-ce que je vais faire à manger, je ne sais toujours pas, mais je sors une grande casserole, je la remplis d’eau, je fais bouillir, et dans ma tête le repas se met en place, je cherche des épinards au congélateur et je les mets à fondre sur feu doux, je sors une brique de crème, du jambon que je coupe en dés, l’eau bout, je mets les pâtes dedans, je remue les épinards, est-ce qu’il me reste du parmesan en sachet, ah oui tant mieux, et il faut du gruyère aussi, je commence à en râper (je n’achète pas de gruyère râpé en sachet, c’est trop cher et ce n’est qu’à moitié du fromage en fait), les petits me tournent autour et sont de bonne humeur, j’ai de la chance ce soir, les épinards grésillent, merde, j’ai oublié d’allumer le four, tant pis, je ne gratinerai pas. Les pâtes sont cuites, je les égoutte, les reverse dans la casserole, je mets les épinards, la crème, le fromage, le jambon en dés, j’assaisonne, ail en semoule, un peu de sel, du poivre, j’ai des légumes, des féculents, le jambon ok ça passe, c’est équilibré je crois, et puis c’est goûteux et moelleux, il faut mettre la table, et on s’asseoit. Je mange du bout des lèvres en gérant le repas des petits, attention à ton verre, pousse-le un peu, chuuut ne crie pas à ta table s’il te plaît, bien sûr que je t’écoute, oui tu as soif, je te ressers de l’eau, qu’est-ce que tu veux comme yaourt, oui tu es magnifique avec ce pyjama, et comment ça Quentin t’a poussé, c’est pas gentil ça.
20h, je parviens à coucher les enfants, l’histoire, les bisous, les câlins, les protestations molles, ce temps de calme progressif et complice qui peut être une bénédiction ou un cauchemar selon les soirs, la lune, l’ambiance, le stress ou la complicité.
20h30, la cuisine est en bordel. Je range.
20h45, la machine a fini de tourner, il faut suspendre, sécher. Ah merde, le sèche-linge est encore plein d’hier.
21h, je m’occupe de la paperasse. Je fais les comptes. On est le 18, je suis à découvert de 850 €, je liste mes prélèvements automatiques et ce qui reste à sortir, je grince des dents en constatant que la semaine prochaine je dois racheter une brassée de vêtements à ma fille, qui est en train de faire une bonne poussée de croissance.
21h30, mon mari rentre du boulot. Il est écœuré d’avoir du me laisser gérer tout ça seule, comme les trois quarts du temps. Et il n’a pas vu les enfants aujourd’hui : il est parti à 5h ce matin. S’il demande un aménagement horaire, son patron fait un AVC. Le patriarcat, tu vois ce que je veux dire, on est des mecs ou on est des mecs, alors, merde quoi.

Voilà, ça c’était une journée normale, une journée tranquille dans la vie d’une femme, pas plus malheureuse ni plus pauvre qu’une autre. 4 personnes à nourrir, 2500 € de salaire à deux, 99 € d’allocations familiales, 800 € de loyer, les assurances, les impôts locaux, internet, les tristes crédits qu’on n’a pas pu éviter quand la banque nous réclamait le remboursement du découvert sous 8 jours mais refusait d’étaler la dette, alors il a bien fallu se démerder parce que ce découvert, il ne venait pas de folies dépensières mais des tuiles qui jalonnent la vie de tout le monde, et puis le téléphone, l’électricité, le fuel dans cette maison mal isolée (2000 litres par an), l’eau, l’essence pour aller bosser, la bouffe, les fournitures courantes. On ne va pas au restau, on ne part pas en vacances mais on s’en tape, c’est pas important pour nous, ça ne l’a jamais été.

Si j’avais raconté une de mes journées en 1996, le découpage horaire aurait commencé à 4h du matin parce qu’à cette époque-là, je n’avais pas l’immense chance d’être secrétaire dans un hôpital, j’étais ouvrière et je faisais « l’équipe du matin ». Et ça, c’est encore un autre univers, en termes de pénibilité. Je n’étais d’ailleurs pas malheureuse non plus, à l’époque.

Alors dans tout ça, il faut se rendre à l’évidence : non, je ne vais pas chez le poissonnier, chez le fromager, chez le boucher (je n’ai pas le temps), je n’achète pas bio (je n’ai pas les moyens), je ne consomme pas ces fameuses légumineuses et graines qui rendraient l’agriculture à taille humaine apte à lutter contre la vermine des centrales d’achat de la grande distrib qui ruine les producteurs, je n’ai pas cuisiné moi-même les petits pots des enfants, je n’arrive pas à adhérer au fameux « c’est facile de manger sain et bio » parce que les blogueuses qui me le répètent à longueur d’articles ne veulent pas comprendre que l’heure et demie de préparation nécessaire à tous ces plats géniaux, je ne l’ai pas le soir, que le dimanche je suis épuisée et que je préfère passer du temps avec mes gosses que de m’enchaîner aux fourneaux pour prendre 5 heures à cuisiner tous ces trucs trop chers que je « congèlerai pour la semaine », et que quand on m’affirme que c’est pas plus cher, je pense automatiquement au triangle qualité-coût-délai utilisé en management/prestations de services, qui s’appliquerait parfaitement à la bouffe, et j’ai alors envie de séquestrer une de ces blogueuses dans ma vie pendant une semaine, pour qu’elle voie ce que j’en fais, de ses phrases toutes faites prétendant que ça ne prend pas de temps, que ce n’est pas plus cher, que c’est facile…

good cheap fast

Et j’aimerais bien savoir comment, avec nos moyens d’alors, on aurait pu nourrir 4 personnes en mode bio, sain, facile et rapide, avec nos journées trop courtes et notre « reste à vivre », à savoir un budget courses qui aurait fait collapser pas mal de gens devant l’ampleur du casse-tête (ne pas bouffer de la merde, ne pas se foutre dans la merde, faire des repas équilibrés, éviter de consommer des saloperies toutes prêtes, etc etc).

La tendance est à l’individualisation des responsabilités et quand il s’agit de bouffe, c’est bien évidemment les femmes (en charge des courses et de la cuisine) qui sont tacitement pointées du doigt. Sur nos épaules, qui n’avaient pas besoin de ça en plus du reste, pèse désormais la responsabilité de la catastrophe agro-alimentaire mondiale : si nous ne donnons pas la peine d’acheter bio, de cuisiner sain, d’aller directement aux paniers AMAP, de passer des plombes en cuisine, c’est nous qui sommes alors les fautives. La dictature de l’industrie agro-alimentaire, c’est nous qui l’entretenons, bien sûr. La ruine des petits producteurs, c’est de notre faute, puisqu’on ne veut pas se donner la peine de payer le prix juste pour de la viande honnêtement produite. La toute-puissance des centrales d’achat et du hard discount qui nous fait bouffer de la merde, c’est à cause de nous qui continuons à fréquenter ces grandes surfaces diaboliques.

Les politiques publiques et le lobbying de ces industries sont en définitive beaucoup moins questionnées que nos comportements individuels, et s’il me paraît nécessaire de ne pas se défausser ni de renoncer, je crois qu’il serait tout de même temps de cesser de se tromper de coupables. Reprocher aux femmes de ne pas cuisiner bio et aux gens d’aller dans les supermarchés, c’est aussi ahurissant que de reprocher à un salarié le harcèlement que son patron lui inflige : oui on peut se défendre contre le système, mais encore faut-il en avoir la force, le temps et les moyens.

En attendant, on fait ce qu’on peut, à notre niveau : acheter plutôt des légumes de saison, veiller à ne pas consommer trop de produits manufacturés, utiliser le discount pour ce qu’il peut nous offrir en gain d’argent sur des produits simples, faire la part des choses en admettant qu’une brique de crème Lidl n’est pas si différente d’une brique de crème de marque, la composition est identique, et que le chocolat à dessert à 52 % de cacao n’est certes pas un grand cru mais qu’à composition équivalente, désolée, mais il sera moins cher en discount qu’en grande surface classique, étant entendu que les deux enseignes participent au même système dégueulasse. Mais en même temps, là en 2016 mes gamins sont adolescents, ils ont un appétit d’ogre et à la vitesse où partent les gâteaux que je fais (et ça me fait plaisir de les voir manger avec autant de plaisir et d’appétit !), ça me ferait mal au cul de risquer l’interdit bancaire pour foutre dans un brownie 8 € de chocolat noir, faut pas déconner hein, je veux qu’on puisse se resservir sans avoir peur d’y laisser notre chemise.

Quant à la caution involontaire que nous apportons aux horribles conditions de travail imposées par la grande distribution à ses salarié.e.s en continuant à acheter à bouffer en grande surface, c’est la preuve supplémentaire, incontournable, d’une nécessité absolue, qui rejoint d’ailleurs le problème du bio, du temps de travail des femmes, de la répartition des tâches : cette nécessité, ça s’appelle la convergence des luttes, et il n’est pas exclu que cet enjeu primordial implique une révolution basée, entre autres choses, sur l’amour de la bonne bouffe.

Parce que c’est quand même terrible d’en arriver à devoir défendre un caddie de courses en hard discount alors que si nous avions le choix, nous aimerions toutes manger bio, sain, facile, le tout sans s’être crevé le cul à bosser trois journées en une sous prétexte que nous sommes des femmes, non ?

Mais comme ce jour n’est pas encore arrivé, je me permettrais de continuer à faire de mon mieux et d’envoyer chier, aujourd’hui comme en 2006, tous les peignes-culs qui voudraient nous culpabiliser à base de « Cessez d’invoquer l’excuse du manque de temps, on peut manger bio et pas cher sans se fatiguer ». Viens en stage dans ma vie et on en reparle. D’ici-là, merde.

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